
Redécouvrir Dao De Jing (Tao Te King) de Lao Zi
J'ai entendu le nom Lao Zi (Lao Zi ou Lao-Tseu) lorsque j’étais enfant. On disait qu’il était l'ancêtre du taoïsme. On disait que son enseignement était très mystérieux ; ses disciples recherchaient des molécules leur permettant d’accéder à l'immortalité. Dans mon enfance, j’avais reçu une éducation communiste et profondément matérialiste. J’avais eu la conviction que le taoïsme faisait partie des superstitions, une idéologie dépassée et à rejeter. Je ne croyais pas à la vie éternelle, ni à l’incarnation, ni au paradis. Et le taoïsme, comme toutes les religions, selon la théorie maoïste, serait l'opium spirituel utilisé par la classe dominante féodale pour tromper le peuple. Je pensais que le taoïsme était tout simplement un mythe voire un mensonge.
Plus tard, après avoir lu des œuvres philosophiques du Président Mao, j'avais appris que toute chose avait deux faces : un bon côté et un mauvais, et aussi toute chose peut se tourner du côté opposé. Ainsi, les avantages peuvent se transformer en risques s’ils ne sont pas utilisés correctement, et à l’inverse les risques peuvent se transformer en avantages s’ils sont bien appréciés. On disait que la dialectique du Président Mao avait pris source chez d’anciens philosophes chinois, notamment en ce qui concerne le concept de yin et yang de Lao Zi.
Plus tard, j’ai poursuivi mes études supérieures en France, et je me suis concentré sur l'étude des sciences et des technologies modernes. Je n’avais eu que peu de contact avec la philosophie de Lao Zi. En conséquence, je n'avais plus prêté d’attention que cela à ce sujet.
C’est voyant que des Français s'intéressaient à Lao Zi et que certains pouvaient même citer des textes provenant de son livre « Dao De Jing » (Tao-Te-King, ou « Le livre de la Voie et de la Vertu »), que pris de curiosité, je n'ai pas pu me retenir d’acheter une version de vulgarisation de « Dao De Jing » pour comprendre. Hélas, la lecture du premier chapitre me rendît perplexe:
"La voie qui peut être exprimée par la parole n'est pas la Voie éternelle ; le nom qui peut être nommé n'est pas le Nom éternel.
Le Non-être est l'origine de l’univers; l’Etre est la mère de toutes choses.
C'est pourquoi, en étudiant le Non-être, on peut apercevoir sa subtilité ; en étudiant l’Etre, on peut apercevoir sa trace.
Ces deux choses ont une même origine et reçoivent des noms différents. On les appelle toutes deux mystérieuses. Elles sont mystérieuses parmi les mystérieuses. C'est la porte de toutes les choses subtiles du monde."
J’ai une connaissance assez limitée de la langue chinoise ancienne, écrite il y a 2500 ans, et je n’étais pas convaincu non plus des explications données dans le livre. C’était mystérieux, vraiment très mystérieux !
En parcourant quelques chapitres, ils étaient tous aussi mystérieux, pour moi, que le premier chapitre ! Cela confirma les précédentes idées que je me faisais sur Lao Zi. Je n’étais pas allé plus loin dans la lecture de « Dao De Jing ».
Depuis l’année dernière, avec le Covid-19, j'ai été confiné à la maison pendant quelques temps, j'ai alors réouvert « Dao De Jing », pour m’inspirer. Cette fois-ci, j'ai pris le temps de lire attentivement les explications du livre complet.
Malgré mes doutes sur certaines explications, j'ai été frappé par la pertinence et la profondeur des idées déployées par Lao Zi. J’ai fait un bond de l’ignorance voire de l’hostilité, à l'admiration pour Lao Zi, ce grand penseur d’il y a 2500 ans. Je regrette de ne pas l’avoir lu plus tôt. Je suis admiratif de ses prévoyances. Il était sans doute trop en avance par rapport à son temps. Ses enseignements semblent encore pertinents aujourd'hui, et semblent quasi éternels.
Puisque les explications en chinois moderne dans le livre ne me paraissaient pas toutes très claires, je suis allé sur internet pour rechercher d’autres explications. Mais j'ai été surpris par ce que j’avais découvert : les différentes versions étaient incohérentes entre elles ! L’écriture de Lao Zi est tellement concise qu’il laisse beaucoup de place à l’interprétation !
Par exemple, l'explication de la première phrase du premier chapitre de « Dao De Jing »
"道可道,非常道。名可名,非常名。" concernant la définition et le nommage de la " Voie " :
- Si la " Voie " peut être exprimée avec des mots, alors ce n'est pas une Voie ordinaire ; si " nom " peut être nommé avec des mots, alors ce n'est pas un " nom " ordinaire (selon le site "Dao De Jing" https: // www. daodejing.org/1.html) ;
Ou
- Si la " Voie ", peut être énoncée, elle n'est pas éternelle ; un " nom " s’il peut être prononcé, n’est pas un nom éternel (selon le livre «Lao Zi», Meng Yangcai).
L’explication de la première phrase du chapitre 2 « 天下皆知美之为美,斯恶已。皆知善之为善,斯不善已 » :la définition de la " Beauté " et de la " Bonté " présente aussi des écarts d’interprétations bien qu’elles partagent les mêmes idées de base :
- Tout le monde sait que la beauté est belle, c’est parce qu’il existe de la laideur ; nous savons tous que la bonté est bonne c’est parce qu’il existe du mal (selon site web Daodejing https://www.daodejing.org/2.html) ;
Ou
- Si les gens dans le monde savent ce qui rend les choses belles, alors les choses laides apparaissent ; si nous savons tous la raison pour laquelle la bonté est bonne, alors les mauvaises choses apparaissent (selon «Lao Zi», Meng Yangcai) ;
Ou
- Quand tout le monde sait que la beauté est belle, c’est une laideur en soi. Quand tout le monde sait que le bien est bien, c’est un mal en soi (selon https://www.jianshu.com/p/efff49612adb).
Si dès le début du « Dao De Jing », les interprétations présentent de tels écarts sur des idées clés, cela suggèrerait qu'il y ait encore de nombreuses différences voire des malentendus sur l'ensemble du livre de Lao Zi.
J’ai ensuite ouvert la traduction en français de « Dao De Jing » de Stanislas Julien en 1842 (« La voie et la vertu » en français). Il avait fait un travail remarquable, très sérieux. Il avait consulté beaucoup de documents, avait lu des commentaires de nombreux lettrés et philosophes célèbres de l'histoire, et avait passé plusieurs années à les traduire. Ses phrases sont belles. Mais après l'avoir lu, et comparé avec les versions chinoises, je n'étais pas satisfait.
Après tout, malgré ses qualités, Stanislas Julien n'avait pas vécu en Chine, il n'est donc pas sûr de certains concepts. Les mots chinois ont souvent plusieurs sens dans différents contextes. Par exemple, le mot "争" a été traduit par " dispute " par SJ. Or dans certains contextes, il aurait fallu le traduire par le mot « compétition » ; "百姓" a été traduit littéralement par " cent familles ", or c’est un terme courant qui désigne le " peuple " en chinois ; "同其尘" a été traduit littéralement par " il s'assimile à la poussière ", or il aurait fallu le traduire par " il s'assimile à la coutume locale ", ainsi de suite pour de nombreux mots. Cela conduit aux difficultés de compréhension voire de contre sens, très dommageable pour ce livre de grande valeur.
Je me suis donc décidé d’abord à synthétiser les différentes versions chinoises en une version chinoise cohérente et compréhensible, et en cas de divergence importante, j’ai choisi celle qui me semblait la plus cohérente avec l’esprit général du livre. J’ai ainsi réinterprété certaines parties à contre-courant de toutes les versions existantes. Par exemple, dans le chapitre 63, Lao Zi dit "图难于其易" (littéralement " surmonter un sujet difficile en faisant des choses simples " ). Toutes les versions que j’ai vues l’interprète comme " On commence par traiter des choses faciles lorsqu'on fait face à un sujet difficile ". De mon réflex de consultant en management, je doute de la véracité de cette interprétation. En effet, je conseille à mes auditeurs lors de la résolution d’un problème complexe de réaliser une maquette de faisabilité. Il ne faut surtout pas choisir des problèmes simples pour cette maquette. Dans l’organisation du travail, nous conseillons à nos équipes de prioriser des tâches selon la valeur qu’elles peuvent apporter mais jamais en fonction de la difficulté. Nous pensons même que choisir les choses faciles à faire en premier et laisser les choses difficiles à la fin serait une stratégie perdante. Car cette façon de procéder donne du faux espoir à celui qui traite le problème ou sous-estime les difficultés, et affiche aussi de faux indicateurs aux commanditaires, alors que le temps et le budget restant à dépenser seraient beaucoup plus importants.
Or, Lao Zi a dit, juste après "图难于其易", "天下难事,必作于易" qui signifie " les problèmes difficiles du monde sont forcément composés de problèmes simples ". C’est de là qu’on en déduit que Lao Zi voulait tout simplement dire par "图难于其易" en décomposant un problème difficile en des problèmes simples, on résout des problèmes simples du début à la fin !
Je me suis donc fixé l’objectif de réinterpréter le texte en chinois, puis de le retraduire en français.
Je suis parti du texte d’origine de Stanislas Julien. Je conserve ses phrases tant que le sens est pertinent même si certaines tournures sont moins utilisées aujourd’hui, et je commente les parties modifiées par rapport à sa version.
Dans mon travail, je me suis principalement inspiré des trois versions chinoises suivantes ainsi que de la version de Stanislas Julien:
1. «Lao Zi», auteur Meng Yangcai, Maison d’Edition de la Jeunesse, 2003
2. Site Internet «Daodejing»: https://www.daodejing.org/
3. Traduction du texte intégral de «Dao De Jing»: https://www.jianshu.com/p/efff49612adb, Nuanyang_1332
4. « LE LIVRE DE LA VOIE ET DE LA VERTU » par Stanislas JULIEN, Paris 1842.
J’espère que les lecteurs trouveront des éléments utiles à la compréhension des idées de Lao Zi dans ce travail.
Paris Lao Tang
Paris, mai 2021
Remerciments
Je tiens à remercier chaleureusement et de tout mon coeur à Lizheng, Jingcheng, Guillaume, et Hélène pour leur relecture attentive et avis éclairants pour les différentes versions de ce travail de réinterprétation et de traduction.